
LETTRE D’INGRID
BETANCOURT A SA FAMILLE (extraits des 12 pages totales)
http://www.ingridbetancourt-idf.com
« Ici, nous vivons
comme des morts »
« C’est
un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie brusquement et je
t’écris mon âme tendue sur ce papier. Je vais mal physiquement. Je ne me suis
pas réalimenté, j’ai l’appétit bloqué, les cheveux me tombent en grandes
quantités
Je n’ai
envie de rien. Je crois que c’est la seule chose de bien, je n’ai envie de rien
car ici, dans cette jungle, l’unique réponse à tout est « non ». Il
vaut mieux donc, n’avoir envie de rien pour demeurer au moins libre de désirs.
Cela fait 3 ans que je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire quelque
chose, apprendre quelque chose, maintenir vive la curiosité intellectuelle. Je
continue à espérer qu’au moins par compassion, ils m’en procureront un, mais il
vaut mieux ne pas y penser.
Chaque
chose est un miracle, même t’entendre chaque matin car la radio que j’ai est
très vieille et abîmée.
Je veux
te demander, Mamita Linda, que tu dises aux enfants
qu’ils m’envoient trois messages hebdomadaires (...). Rien de transcendant si
ce n’est ce qui leur viendra à l’esprit et ce qu’ils auront envie d’écrire (…).
Je n’ai besoin de rien de plus mais j’ai besoin d’être en contact avec eux.
C’est l’unique information vitale, transcendante, indispensable, le reste ne
m’importe plus(…).
Comme je
te disais, la vie ici n’est pas la vie, c’est un gaspillage lugubre de temps.
Je vis ou survis dans un hamac tendu entre deux piquets, recouvert d’une
moustiquaire et avec une tente au dessus, qui fait office de toit et me permet
de penser que j’ai une maison.
J’ai une
tablette où je mets mes affaires, c’est-à-dire mon sac à
dos avec mes vêtements et la Bible qui est mon unique luxe. Tout est prêt pour
que je parte en courrant. Ici rien n’est à soi, rien ne dure,
l’incertitude et la précarité sont l’unique constante. A chaque instant, ils
peuvent donner l’ordre de tout ranger [pour partir] et chacun doit dormir dans
n’importe quel renfoncement, étendu n’importe où, comme n’importe quel animal
(…). Mes mains suent et j’ai l’esprit embrumé, je finis par faire les choses
deux fois plus doucement qu’à la normale. Les marches sont un calvaire car mon
équipement est très lourd et je ne le supporte pas. Mais tout est stressant, je
perds mes affaires ou ils me le prennent, comme le jeans que Mélanie m’avait
offert pour Noël, que je portais quand ils m’ont pris. L’unique chose que j’ai
pu garder est la veste, cela a été une bénédiction, car les nuits sont gelées
et je n’ai eu rien de plus pour me couvrir.
Avant, je
profitais de chaque bain dans le fleuve. Comme je suis la seule femme du
groupe, je dois y aller presque totalement vêtue : short, chemise, bottes.
Avant j’aimais nager dans le fleuve mais maintenant je n’ai même plus le
souffle pour. Je suis faible, je ressemble à un chat face à l’eau. Moi qui
aimais tant l’eau, je ne me reconnais pas. (…) Mais depuis qu’ils ont séparé
les groupes, je n’ai pas eu l’intérêt ni l’énergie de faire quoi que ce soit.
Je fais un peu d’étirements car le stress me bloque le cou et cela me fait très
mal.
Avec les
exercices d’étirement, le split et autres, je
parviens à détendre un peu mon cou. (...) Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins
possible pour éviter les problèmes. La présence d’une femme au milieu de tant
de prisonniers masculins qui sont dans cette situation depuis 8 à 10 ans, est
un problème (…). Lors des inspections, ils nous privent de ce que nous
chérissons le plus. Une lettre de toi qui m’était arrivée, m’a été prise après
la dernière preuve de survie, en 2003. Les dessins d’Anastasia
et Stanislas [neveux d’Ingrid], les photos de Mélanie et Lorenzo, le scapulaire
de mon papa, un programme de gouvernement en 190 points, ils m’ont tout pris.
Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Certains détails t’ont été racontés
par Pinchao. Tout est dur.
Il est
important que je dédie ces lignes à ces êtres qui sont mon oxygène, ma vie. A
ceux qui me maintiennent la tête hors de l’eau, qui ne me laissent pas couler
dans l’oubli, le néant et le désespoir. Ce sont toi, mes enfants, Astrid et mes
petits garçons, Fab [Fabrice Delloye], Tata Nancy et Juanqui [Juan Carlos, son mari].
Chaque
jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge (...). Ici, tout a
deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L’amour apaise et ouvre de nouvelles
blessures... c’est vivre et mourir à nouveau.
Pendant
des années, je n’ai pas pu penser aux enfants et la douleur de la mort de mon
papa accaparait toute la capacité de résistance. Je pleurais en pensant à eux,
je me sentais asphyxiée, sans pouvoir respirer. En moi, je me disais :
« Fab est là, il veille à tout, il ne faut pas y
penser ni même penser ». Je suis presque devenue folle avec la mort de mon
papa. Je n’ai jamais su comme cela s’est passé, qui était là, s’il m’a laissé
un message, une lettre, une bénédiction. Mais ce qui a soulagé mon tourment, a
été de pensé qu’il est parti confiant en Dieu et que là-bas, je le retrouvera
pour le prendre dans mes bras. Je suis certaine de cela. Te sentir a été ma force. Je n’ai pas vu de messages jusqu’à ce qu’il
me mette dans le groupe de [l’otage] Lucho, Luis Eladio Pérez, le 22 août 2003. Nous avons été de très bons
amis, nous avons été séparés en août. Mais durant ce temps, il a été mon
soutien, mon écuyer, mon frère (…).
J’ai en
mémoire l’âge de chacun de mes enfants. A chaque anniversaire, je leur chante
le « Happy Birthday ». Je demande à ce
qu’ils me laissent faire une gâteau. Mais depuis trois
ans, à chaque fois que je le demande, la réponse est non. Ca m’est égal, s’ils
amènent un biscuit ou une soupe quelconque de riz et de haricot, ce qui est
habituel, je me figure que c’est un gâteau et je leur célèbre dans mon cœur,
leur anniversaire.
A ma Melelinga [Mélanie], mon soleil de printemps, ma princesse
de la constellation du cygne, à elle que j’aime tant, je veux te dire que je
suis la maman la plus fière de cette terre (…). Et si je devais mourir
aujourd’hui, je partirais satisfaite de la vie, en remerciant Dieu pour mes
enfants. Je suis heureuse pour ton master à New York. C’est exactement ce que
je t’aurais conseillé. Mais attention, il est très important que tu fasses ton
DOCTORAT. Dans le monde actuel, même pour respirer, il faut des lettres de
soutien (...). Je ne vais pas même me fatiguer à insister auprès de Loli [Lorenzo] et Méla qu’ils
n’abandonnent pas avant d’avoir leur doctorat. J’aimerais que Méla me
le promette.
(...) Mélanie,
je t’ai toujours dit que tu étais la meilleure, bien meilleure que moi, une
sorte de meilleure version de ce que j’aurais voulu être. C’est pourquoi, avec
l’expérience que j’ai accumulé dans ma vie et dans la
perspective que donne le monde vu à distance, je te demande, mon amour, que tu
te prépares à arriver au sommet.
A mon
Lorenzo, mon Loli Pop, mon ange de lumière, mon roi
des eaux bleues, mon chief musician
qui me chante et m’enchante, au maître de mon coeur, je veux dire que depuis
qu’il est né jusqu’à aujourd’hui, il a été ma source de joies. Tout ce qui
vient de lui est du baume pour mon coeur, tout me réconforte, tout m’apaise,
tout me donne plaisir et placidité (...). J’ai enfin pu entendre sa voix,
plusieurs fois cette année. J’en ai tremblé d’émotion. C’est mon Loli, la voix de mon enfant, mais il y a déjà un autre
homme sur cette voix d’enfant. Un enrouement d’homme-homme, comme celle de mon papa (…).
L’autre jour, j’ai découpé une
photo dans un journal arrivé par hasard. C’est une propagande pour un parfum de
Carolina Herrera « 212 Sexy men ».
On y voit un jeune homme et je me suis dit : mon Lorenzo doit être comme
ça. Et je l’ai gardé.
La vie
est devant eux, qu’ils cherchent à arriver le plus haut. Etudier est
grandir : non seulement par ce qu’on apprend intellectuellement, mais
aussi par l’expérience humaine, les proches qui alimentent émotionnellement
pour avoir chaque jour un plus grand contrôle sur soi, et spirituellement pour
modeler un plus grand caractère de service d’autrui, où l’ego se réduit à su
plus minime expression et où on grandit en humilité et force morale. L’un va
avec l’autre. C’est cela vivre, grandir pour servir (…).
A mon Sébastien [fils du premier mariage de Fabrice Delloye], mon petit prince
des voyages astraux et ancestraux. J’ai tant à te dire ! Premièrement, que
je ne veux pas partir de ce monde sans qu’il n’ait la connaissance, la certitude
et la confirmation que ce ne sont pas
deux, mais trois enfants d’âme, que j’ai (…). Mais avec lui, je devrais dénouer
des années de silence qui me pèsent trop depuis la prise d’otage. J’ai décidé
que ma couleur favorite était le bleu de ses yeux (…). Si je venais à ne pas
sortir d’ici, je te l’écris pour que tu le gardes dans ton âme, mon Babon adoré, et pour que tu comprennes, ce que j’ai compris
quand ton frère et ta sœur sont nés : je t’ai toujours aimé comme le fils
que tu es et que Dieu m’a donné. Le reste ne sont que
des formalités.
(…) Je
sais que Fab a beaucoup souffert à cause de moi. Mais
que sa souffrance soit soulagée en sachant qu’il a été la source de paix pour
moi. (…) Dis à Fab que sur lui, je m’appuis, sur ses
épaules, je pleure, qu’il est mon soutien pour continuer à sourire de
tristesse, que son amour me rend forte. Parce qu’il fait face aux nécessités de
mes enfants, je peux cesser de respirer sans que la vie ne me fasse tant mal. (…)
A mon Astrica, tant de choses que je ne sais par où commencer.
Tout d’abord, lui dire que « sa feuille de vie » m’a sauvé pendant la
première année de prise d’otage, pendant l’année de deuil de mon papa (…). J’ai
besoin de parler avec elle de tous ces moments, de la prendre dans mes bras et de
pleurer jusqu’à ce que se tarisse le puits de larmes que j’ai dans mon cœur.
Dans tout ce que je fais dans la journée, elle est en référence. Je pense
toujours, « ça, je le faisais avec Astrid quand nous étions enfants »
ou « ça, Astrid le faisait mieux que moi ». (…) Je l’ai entendu
plusieurs fois à la radio. Je
ressens beaucoup d’admiration pour son expression impeccable, pour la qualité
de sa réflexion, pour la domination de ses émotions, pour l’élégance de ses
sentiments. Je l’entends et je pense « Je veux être comme ça » (…). Je m’imagine
comment vont Anastasia et Stanis. Combien
cela m’a fait mal qu’ils me prennent leurs dessins. Le poème d’Anastasia disait « par un tour du sort, par un tour de
magie ou par un tour de Dieu, en trois années ou trois
jours, tu seras de retour parmi nous ». Le dessin de Stanis
était un sauvetage en hélicoptère, moi endormie et lui en sauveur.
Mamita, il y a tant de personnes que je veux
remercier de se souvenir de nous, de ne pas nous avoir abandonné. Pendant
longtemps, nous avons été comme les lépreux qui enlaidissaient le bal. Nous,
les séquestrés, ne sommes pas une thème « politiquement correct »,
cela sonne mieux de dire qu’il faut être fort face à la guérilla même s’il faut
sacrifier des vies humaines. Face à cela, le silence. Seul
le temps peut ouvrir les consciences et élever les esprits. Je pense à la
grandeur des Etats-Unis, par exemple. Cette grandeur n’est pas le fruit de la
richesse en terres, matières premières, etc, mais plutôt le fruit de la
grandeur d’âme des leaders qui ont modelé la Nation. Quand Lincoln a défendu le
droit à la vie et à la liberté des esclaves noirs en Amérique, il a aussi
affronté beaucoup de Floridas et Praderas
[municipalités demandées par les FARC pour la zone démilitarisée]. Beaucoup
d’intérêts économiques et politiques qui considéraient être supérieurs à la vie
et à la liberté d’une poignée de noirs. Mais Lincoln a gagné et il reste
imprimé sur le collectif de cette nation, la priorité de la vie de l’être
humain sur quelque autre type d’intérêt.
En
Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes et où
nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de
grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand
nous ne serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des
nôtres, c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et plus
solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus
compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous voulons
tous être. Cette grandeur est là endormie dans les cœurs. Mais les cœurs se sont endurcis et pèsent
tant qu’ils ne nous permettent pas des
sentiments élevés.
Mais il
y a beaucoup de personnes que je voudrais remercier car ils ont contribué à
réveiller les esprits et à faire grandir la Colombie. Je ne peux pas tous les
mentionner [elle cite alors l’ex président Lopez et « en général, tous les
ex présidents libéraux », Hernan Echevarria, les familles des députés du Valle, Monseigneur Castro
et le Père Echeverri].
Mamita, hélas, ils viennent demander les lettres.
Je ne vais pas pouvoir écrire tout ce que je veux. A Piedad et à Chavez, toute,
toute mon affection et mon admiration. Nos vies sont là, dans leur cœur, que je
sais grand et valeureux. [elle dédie alors un
paragraphe de remerciements à Chavez, Alvaro Leyva, Lucho Garzon [ancien maire de
Bogota] et Gustavo Petro, puis mentionne des journalistes].
Mon cœur appartient aussi à la France (…). Quand la nuit était la plus obscure, la France
a été le phare. Quand il était mal vu de demander notre liberté, la France ne
s’est pas tue. Quand ils ont accusé nos familles de faire du mal à la Colombie,
la France les a soutenu et consolé.
Je ne
pourrais pas croire qu’il est possible de se libérer un jour d’ici, si je ne
connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple. J’ai demandé à Dieu
qu’il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su
supporter l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses enfants.
J’aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à se nourrir
des composants de son caractère national, elle qui cherche toujours à se guider
par principes et non par intérêts. J’aime la France avec mon cœur, car j’admire
la capacité de mobilisation d’un peuple qui, comme disait Camus, sait que
vivre, c’est s’engager. (…) Toutes ces années ont été terribles mais je ne
crois pas que je pourrais être encore vivante sans l’engagement qu’ils nous ont
apporté à nous tous qui ici, vivons comme des morts.
(...) Je
sais que ce que nous vivons est plein d’inconnues, mais l’histoire a ses temps
propres de maturation et le président Sarkozy est sur le Méridien de
l’Histoire. Avec le président Chavez, le président Bush et la solidarité de
tout le continent, nous pourrions assister à un miracle.
Durant
plusieurs années, j’ai pensé que tant que j’étais vivante, tant que je
continuerai à respirer, je dois continuer à héberger l’espoir. Je n’ai plus les
mêmes forces, cela m’est très difficile de continuer à croire, mais je voudrais
qu’ils ressentent que ce qu’ils ont faire pour nous, fait la différence. Nous nous
sommes sentis des êtres humains (...).
Mamita, j’aurais plus de choses à dire.
T’expliquer que cela fait longtemps que je n’ai pas de nouvelles de Clara et de
son bébé (…). Bon, Mamita, que Dieu nous vienne en
aide, nous guide, nous donne la patience et nous recouvre. Pour toujours et à
jamais.